Pourquoi la communauté juive montréalaise parle-t-elle anglais ?

Par : Matthew Meland, étudiant chercheur à l’Observatoire national en matière de droits linguistiques

 

Les droits linguistiques au Canada proviennent des différentes communautés linguistiques et de leur histoire. Cette publication portera principalement sur la communauté juive de Montréal. Au tournant du XXe siècle jusqu’aux années 1950, il y a eu deux vagues importantes d’immigration de la communauté juive européenne au Canada. Entre 1901 et 1921, la communauté juive canadienne est passée de 16 401 membres à 125 000[1]. Parmi ces nouveaux arrivants, une grande majorité s’est établie à Montréal. Ces personnes provenaient principalement d’Europe de l’Est et avaient comme langue maternelle le yiddish, une version juive de l’allemand médiéval. Puisqu’elles ne parlaient ni l’anglais ni le français, la communauté aurait pu adopter l’une ou l’autre de ces deux langues. Il importe d’ailleurs de souligner que les communautés immigrant à Montréal vivent souvent dans les quartiers francophones de la ville. Elles sont donc, dès leur arrivée, exposées à la langue française. Pourquoi la communauté juive montréalaise a-t-elle alors adopté l’anglais comme deuxième langue ? Cela est dû à une combinaison des droits linguistiques constitutionnels, de la position de l’Église catholique au Québec de l’époque et d’une loi adoptée en 1903 par l’Assemblée nationale du Québec.

 

Avant d’entrer dans le vif du sujet, il importe de faire quelques précisions. Il existe deux grandes traditions juives dans le monde. Il y a la tradition ashkénaze qui tire ses origines de la communauté juive d’Europe et la séfarade dont les origines proviennent du Moyen-Orient et de la communauté juive du nord de l’Afrique. Il est à noter que la communauté juive séfarade parle plus souvent le français en raison de la colonisation française du nord de l’Afrique. Cet article s’attardera donc à la communauté ashkénaze depuis son arrivée au Canada et de son adoption de la langue anglaise plutôt que la langue française.

 

Les droits religieux étaient l’un des enjeux importants lors des négociations de la Constitution pour unifier les différentes colonies de l’Empire britannique nord-américain en 1867. Afin d’apaiser les groupes religieux de confessions protestante et catholique, l’article 93 de la Loi constitutionnelle de 1867 garantit l’accès à des écoles confessionnelles catholiques et protestantes dans les provinces de Québec et de l’Ontario. Dans les deux provinces, cette distinction religieuse s’est matérialisée en fait par une différence dans la langue d’enseignement : les écoles appartenant au système scolaire catholique étaient françaises et celles appartenant au système scolaire protestant étaient anglaises. Ainsi, quand la communauté juive montréalaise a voulu inscrire les enfants à l’école, elle aurait dû avoir le choix entre ces deux systèmes scolaires. Cela n’a malheureusement pas été le cas.

 

Contrairement aux immigrants catholiques irlandais qui étaient acceptés dans le système francophone au Québec, les conseils scolaires catholiques n’ont pas accueilli la communauté juive dans leurs établissements. Le tournant du XXe siècle a été marqué par de nombreux changements au Québec et l’Église catholique voyait la communauté juive comme étant un important partisan de ces changements ainsi qu’une menace à leurs enseignements sociaux et religieux. L’Église a par conséquent cherché à exclure la communauté juive de leur système scolaire en prétextant que les étudiants auraient une influence négative sur les étudiants de confession catholique qui fréquentaient leurs établissements. Les commissions scolaires protestantes ont été plus accueillantes, même si l’affaire Pinsler[2] de 1903 démontre qu’il y avait certains sentiments négatifs envers la communauté juive. Cette affaire implique un jeune juif provenant d’une famille démunie qui n’avait pas les fonds nécessaires pour lui offrir un enseignement au secondaire. Le jeune juif a alors participé à des concours afin d’obtenir des bourses d’études dans le système scolaire protestant. Ayant bien réussi ces concours, il a pu obtenir une bourse d’étude qui lui a permis de fréquenter une école d’enseignement secondaire protestante. Par contre, lorsqu’on a découvert que le jeune boursier était de confession juive, la bourse d’études lui a été retirée. La Cour supérieure du Québec a déterminé que la corporation scolaire agissait en bon droit puisque la communauté juive avait accès aux écoles protestantes dans les années 1900 « par la bonne volonté des commissaires [du système scolaire protestant] » (notre traduction)[3].

 

À la suite de cette décision, l’Assemblée nationale du Québec s’est intéressée aux divers problèmes que cette dernière pouvait occasionner. En 1903, elle a adopté la Loi modifiant les lois concernant l’instruction publique relativement aux personnes professant la religion judaïque[4]. Cette loi, à son premier article, désignait les enfants juifs comme étant des enfants protestants pour les besoins éducationnels :

« […] les personnes professant la religion judaïque seront traitées, pour les fins scolaires, de la même manière que les protestants, et, pour lesdites fins, seront assujetties aux mêmes obligations et jouiront des mêmes droits et privilèges que ces derniers. »

 

Les enfants juifs ont pu cependant obtenir une exemption des cours d’enseignement religieux protestant en vertu de leur statut de « protestants honoraires »[5]. L’adoption de cette loi a été le réel tournant de l’éducation en langue anglaise de la communauté juive, car cette dernière a pu par la suite se prévaloir des garanties accordées par l’article 93 de la Loi constitutionnelle de 1867. L’enseignement dispensé en langue anglaise combiné avec l’attitude antijuive de l’Église catholique à cette époque a donc fait en sorte que la communauté juive montréalaise a adopté l’usage de la langue anglaise plutôt que de se tourner vers la langue française.

 

Cependant, il faut noter que la présence de parents et d’enseignants de confession juive sur les conseils scolaires protestants a pris plusieurs années et a amené la « question des écoles juives » qui proposait la création d’un conseil scolaire juif. Ce débat a couru au Québec jusqu’en 1997, lorsque les commissions scolaires ont cessé d’être définies par les confessions religieuses pour l’être par les langues d’enseignement[6].

 

En conclusion, l’adoption finale de l’anglais par la communauté juive montréalaise a été causée par la combinaison de trois facteurs importants. Il y a d’abord l’aversion de l’Église catholique au fait que les étudiants juifs fréquentent leurs établissements, puis de la loi de 1903 désignant les enfants juifs comme étant des enfants protestants pour des fins éducatives. Enfin, la garantie constitutionnelle à l’accès aux écoles confessionnelles a fait en sorte que les enfants juifs ont pu continuer de fréquenter les écoles anglaises et ainsi délaisser le français.

 

[1] Jacques Langlais and David Rome, Jews and French Quebecers: Two Hundred Years of Shared History, translated by Barbara Young, (Waterloo: Wilfrid Laurier University Press, 1991), p.70.

[2] Pinsler ès qual. v The Protestant Board of School Commissioners (1903), 23 CS 365.

[3] Ibid, p.368.

[4] Loi amendant les lois concernant l’instruction publique relativement aux personnes professant la religion judaïque (1903), 3 Edw VII, c 16.

[5] Ibid, s.6.

[6] David Fraser, “Honorary Protestants”: The Jewish School Question in Montreal, 1867-1997, (Toronto: University of Toronto Press, 2015).

 

 

*Toutes opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement la vision de l’Observatoire national en matière de droits linguistiques

Ce contenu a été mis à jour le 19 septembre 2016 à 17 h 35 min.

Commentaires

3 commentaires pour “Pourquoi la communauté juive montréalaise parle-t-elle anglais ?”

Joanne scullion

12 juin 2016 à 12 h 30 min

Petit correction, je suis Catholique Irlandaise et moi et mes 4 soeurs et mon fête étaient refuser dans les écoles francophone. Ça était au milieu et la fin de les années soixante

france papineau

17 juin 2016 à 16 h 29 min

Bonjour Matthew,
il y avait pourtant des écoles protestantes de langue française tout comme les écoles catholiques de langue anglaise….Pourquoi alors ne pas les avoir fréquentées si le français était
vraiment important…?
Salutations distinguées.

    Gary

    25 juillet 2017 à 14 h 10 min

    Bonjour France,
    Je viens de trouver cette page par hasard. Ca fait un an depuis votre commentaire, mais j’espère quand même que vous recevez un avis de ma réponse. J’étudiais aux écoles protestantes dans les années soixantes. Je ne me souviens pas d’avoir entendu parler des écoles protestantes où la langue d’enseignement était le français. Combien y avait-il et où elles se trouvaient? N’oubliez pas, à l’époque, vous étiez obligé d’aller à une école dans votre secteur. Si je ne me trompe pas, je pense qu’on pouvait appliquer à aller à l’extérieur du secteur, mais vous auriez dû payer des frais mensuels supplémentaires. Je sais que mes parents n’auraient pas pu se permettre une telle dépense. De plus, même s’il y en avaient quelques écoles de ce type et même si elles étaient dans les secteurs où vivaient la majorité des Juifs, elles n’auraient pas été en mesure d’accueillir un nombre significant d’étudiants. Ce n’était pas aussi simple que vous le suggérez.

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