Le premier ministre doit être bilingue : réponse à Peter Shawn Taylor

Par William Fradette, étudiant collaborateur

 

Il est bien rare de tomber en bas de sa chaise lors de la lecture d’un article du Maclean’s. D’ordinaire, on s’attend à lire des choses qui vont nous surprendre, rien de plus. Toutefois, en lisant la chronique de Peter Shawn Taylor, la semaine dernière, titrée « Canada’s prime minister shouldn’t need to be bilingual [1] », je suis tombé.

Dans ce texte volontairement incendiaire (du moins, je l’espère), on s’évertue à expliquer que le bilinguisme ne devrait pas être requis pour devenir premier ministre du Canada. Des propos qui devraient choquer les souverainistes comme les fédéralistes ; les anglophones comme les francophones. Même si juridiquement, rien ne l’y oblige [2], il me semble être une évidence que le bilinguisme du premier ministre est nécessaire. Je vais donc m’expliquer.

En premier lieu, il apparait clair aux yeux de la plupart des Canadiens que le bilinguisme fonctionnel est une exigence minimale pour le premier ministre et un quasi minimum pour quiconque choisit d’exercer une fonction ministérielle [3], et ce, depuis la fondation de notre pays. Effectivement, dès que les pourparlers sur le projet de confédération ont commencé, les leadeurs francophones voulaient à tout prix que la communauté et la culture soient sauvegardées : le bilinguisme n’est pas une conséquence imposée par le Canada, mais bien l’inverse. À l’époque, il s’agissait d’une condition essentielle à la création du Canada afin que tous puissent être représentés et compris [4]. De plus, le bilinguisme est fortement ancré dans les textes constitutionnels canadiens, que ce soit dans la Loi constitutionnelle de 1867 ou dans celle de 1982 [5]. Il semble donc évident que, pour le premier ministre, à titre de représentant du pouvoir exécutif et législatif (dans les faits et aux yeux du peuple) de comprendre et parler les deux langues officielles des gouverneur(e)s. J’ajouterai aussi, d’un point de vue plus pratique, qu’on aurait un grave problème si le premier ministre ne comprenait pas l’une des deux langues officielles puisqu’il devrait ironiquement s’entourer soit de ministres bilingues, soit de ministres unilingues…

En second lieu, armé de statistiques impertinentes, Taylor discrédite l’idée que le bilinguisme est un impératif politique et institutionnel à la base même de ce que constitue notre pays. Impertinentes en quoi, me demanderez-vous ? Simplement parce que véhiculer que 17 % des Canadiens parle couramment les deux langues officielles ne révèle rien ici. Le bilinguisme n’est pas une langue officielle, c’est une garantie qu’au Canada, les institutions sont accessibles indépendamment de la langue officielle que l’on utilise [6]. Par conséquent, les statistiques pertinentes sont celles qui révèlent combien de personnes parlent chacune de ces langues officielles. Par exemple, 23,2 % des Canadiens ont le français comme première langue [5], ce qui signifie que près du quart de la population canadienne s’attend à interagir en français avec le gouvernement. De plus, rappelons que la deuxième province la plus peuplée est majoritairement francophone et que les neuf autres ont tous des communautés francophones relativement importantes. Bref, sous-entendre que le taux de personnes capables de parler couramment le français et l’anglais devrait être élevé pour exiger que le premier ministre parle les deux langues, c’est mal comprendre la dynamique qui existe entre le peuple et ceux qui le gouvernent. Le jour où tous les Canadiens (sauf le premier ministre…) seront bilingues et capables de comprendre leurs gouvernants dans la langue qui leur plaira, on aura le luxe de cesser d’exiger que le premier ministre parle français et anglais. Par contre, en attendant, c’est une question de respect des institutions et de la population.

En troisième lieu, il m’apparait douteux de mettre en opposition compétence et bilinguisme. Il s’agit d’un raccourci intellectuel courant qui repose sur la seule et unique prémisse que choisir une personne bilingue empêcherait une personne plus compétente d’occuper un poste important. Vous l’avez sûrement déjà entendu dans des débats similaires, que ce soit pour la nomination des juges de la Cour suprême ou pour les postes les plus importants du gouvernement [7]. C’est l’argumentaire classique contre la « discrimination positive » [8], adapté à la sauce bilingue. Or, supposer cela éclipse le fait qu’au Canada, des gens extrêmement compétents et bilingues, il y en a énormément — à un tel point, qu’aucun aspirant premier ministre ne serait désavantagé par l’exigence du bilinguisme. Pourtant, à la lecture de l’article de M. Taylor, on devrait plutôt comprendre que le bilinguisme nous prive de candidats compétents comme Kevin O’Leary… Un homme qui, rappelons-nous, ne ressent pas le besoin de parler français parce qu’il a la prétention de croire que ce n’est pas important [9].

Enfin, quand Taylor nous dit que pour un premier ministre être bilingue n’est qu’une qualification parmi tant d’autres, il ne comprend pas que les Canadiens ne voient pas le bilinguisme comme une simple compétence transversale. Ils s’attendent légitimement à ce que leurs institutions et leurs représentants les comprennent. Ils s’attendent surtout à ce que quiconque prétendant pouvoir diriger le pays ne méprise pas l’une de ses pierres angulaires au point de promettre sous pression qu’il apprendra le français. Puisqu’on est déjà las des promesses en l’air de la part de nos dirigeants, on peut au moins se passer de ceux qui promettent qu’ils nous comprendront [10] !

 

 

[1] Peter Shawn TAYLOR, « Canada’s prime minister shouldn’t need to be bilingual », en ligne: <http://www.macleans.ca/politics/ottawa/canadas-prime-minister-shouldnt-need-to-be-bilingual/> (consulté le 12 janvier 2017).

[2] Loi sur les langues officielles, L.R.C. (1985), c. 31 (4e suppl.), art. 4(1). La Loi sur les langues officielles prévoit que chacun peut « chacun a le droit d’employer l’une ou l’autre dans les débats et travaux du Parlement », le premier ministre aussi de ce fait.

[3] LA PRESSE CANADIENNE, « L’unilinguisme de la ministre Lebouthillier fait sourciller au Canada anglais », en ligne : <http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/775468/lebouthillier-francais-anglais-cbc-entrevue-uniinguisme> (consulté le 13 janvier 2017) ; LA PRESSE CANADIENNE, « Couillard critique la nomination d’un unilingue anglophone aux Affaires étrangères », en ligne : <http://www.lapresse.ca/le-soleil/actualites/politique/201502/10/01-4843010-couillard-critique-la-nomination-dun-unilingue-anglophone-aux-affaires-etrangeres.php> (consulté le 13 janvier 2017) ; Paul GABOURY, « Couillard critique la nomination d’un unilingue anglophone aux Affaires étrangères », en ligne : <http://www.lapresse.ca/le-droit/politique/politique-federale/201604/13/01-4970708-les-ministres-unilingues-anglophones-doivent-partir-dit-imperatif-francais.php> (consulté le 13 janvier 2017). Le débat est toujours d’actualité et ne date pas d’hier. Le problème existe dans les deux sens. Un ministre unilingue francophone ne pourra pas comprendre la majorité anglophone et un ministre unilingue anglophone ne pourra pas comprendre la minorité francophone non négligeable.

[3] « Relations francophones-anglophones », dans L’Encyclopédie canadienne, en ligne : <http://www.thecanadianencyclopedia.ca/fr/article/relations-francophones-anglophones/> (consulté le 13 janvier 2017).

[4] L’article 133 de la Loi constitutionnelle de 1867 prévoit le bilinguisme institutionnel, alors que les articles 16 à 20 de la Loi constitutionnelle de 1982 consacrent le statut égal des deux langues ainsi que le droit d’utiliser l’une ou l’autre des langues dans les rapports entre le citoyen et l’État canadien.

[5] STATISTIQUE CANADA, « Caractéristiques linguistiques des Canadiens », Statistiques 2011, Partie 2 : La dualité linguistique : le français et l’anglais dans la société canadienne, en ligne : <https://www12.statcan.gc.ca/census-recensement/2011/as-sa/98-314-x/98-314-x2011001-fra.cfm> consulté le 13 janvier 2017).

[6] Loi sur les langues officielles, L.R.C. (1985), c. 31 (4e suppl.) En plus des textes constitutionnels pertinents sur le statut du français et de l’anglais (voir note 4), rappelons que la Loi sur les langues officielles prévoit entre autres à son article 22 que les Canadiens peuvent utiliser la langue officielle de leur choix avec les institutions fédérales et que celles-ci doivent leur offrir leurs services dans cette même langue si elles se situent dans la région d’Ottawa ou dans une région où l’emploi de cette langue fait l’objet d’une demande importante.

[7] Par exemple, dire que la parité au Conseil des ministres n’a pas sa place car des hommes compétents seront désavantagés, cela suppose d’abord qu’on manque de femmes compétentes, ce qui est évidemment faux.

[8] Discrimination. (s. d.). Dans Encyclopédie Larousse, en ligne : <http://www.larousse.fr/encyclopedie/divers/discrimination/43853>. Le but de la discrimination positive est « de favoriser certains groupes de personnes victimes de discriminations systémiques […] une politique qui vise donc à rétablir l’égalité des chances ». Évidemment les personnes bilingues ne se sont pas victimes de discrimination, mais l’opposition aux formes de discrimination positive et à la nécessité pour le premier ministre d’être bilingue se base sur les mêmes prémisses.

[9] Yael BERGER, « Kevin O’Leary doesn’t speak French—but says he could still be PM », en ligne : <http://www.macleans.ca/news/canada/kevin-oleary-doesnt-speak-french-but-says-he-could-still-be-prime-minister/> (consulté le 13 janvier 2017). O’Leary a déclaré comprendre le Québec, car c’est dans son ADN. Il croit que ce n’est pas nécessaire de parler français pour devenir premier ministre.

[10] Richard DESCHAMPS, « Listen : Kevin O’Leary commits to learning french — but not for upcoming debate », en ligne : <http://www.iheartradio.ca/cjad/news/listen-kevin-o-leary-commits-to-learning-french-but-not-for-upcoming-debate-1.2325880> (consulté le 13 janvier 2017). O’Leary a récemment dit apprendre le français et avoir engagé un professeur pour ce faire.

 

 

*The opinions expressed in this article are the author’s own and do not necessarily reflect the view of the National Observatory on Language Rights.

*Toutes opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement la vision de l’Observatoire national en matière de droits linguistiques.

Ce contenu a été mis à jour le 21 janvier 2017 à 10 h 41 min.

Commentaires

Un commentaire pour “Le premier ministre doit être bilingue : réponse à Peter Shawn Taylor”

Denis Bourbonnais

21 janvier 2017 à 20 h 29 min

Je suis entièrement d’accord avec votre analyse M. Fradette. Si quelqu’un veut représenter tous les canadiens, y compris les 23% qui s’expriment en français, il DOIT être capable de les comprendre sans se fier au biais d’un traducteur.

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