Trop peu, trop tard

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Par : Catherine Anne Morin, collaboratrice étudiante

 

Tout juste avant le début de la session parlementaire à Ottawa, le porte-parole aux langues officielles et en matière de francophonie du Bloc québécois, Mario Beaulieu, a déclaré qu’il est nécessaire de tisser d’importants liens entre les minorités francophones hors Québec et le mouvement souverainiste, afin de défendre et de promouvoir la langue française à travers le Canada[1]. Malgré les précédentes relations houleuses entre les partis indépendantistes, provinciaux comme fédéraux, et les francophones des autres provinces, il demeure que cette déclaration démontre une ouverture de la part des partisans et partisanes de l’indépendance du Québec à entamer un dialogue avec leurs confrères et consoeurs francophones du pays et il était temps ! Mais il commence à se faire tard pour tenir de tels propos …

 

En effet, depuis quarante ans, la logique souverainiste québécoise a concentré ses efforts sur la défense du français pour une majorité, tentant de convaincre la population du Québec de l’intérêt du projet d’indépendance. Par conséquent, les minorités francophones hors Québec ne se sont jamais senties concernées par ces revendications. Tel que le souligne le professeur de science politique du Campus Saint-Jean d’Edmonton, Frédéric Boily : « Le PQ est dans une logique qui exclut les minorités, […]. Il n’y a pas de liens très forts en ce moment avec les communautés francophones. »[2] Dès le début des années 1960 au Québec, l’État québécois se définit de plus en plus comme étant l’unique délimitation géographique composée d’une population à majorité francophone en Amérique du Nord[3]. Ce n’est donc plus une « nation canadienne-française », mais bien un territoire représenté par l’État québécois[4]. C’est donc le début du clivage entre les francophones québécois et les minorités francophones. Ces dernières, faisant face à un obstacle territorial, car loin du Québec, et à une exclusion de plus en plus croissante de la part du gouvernement de cette province, décident de créer leurs propres associations qui défendent leurs droits en tant que francophones. De plus, comme la nature a horreur du vide, le gouvernement fédéral a récupéré le champ laissé par le gouvernement du Québec pour se faire le défenseur des droits des communautés francophones[5]. Enfin, l’adoption en 1969 de la Loi sur les langues officielles permet à ces minorités d’être constituées d’« individus porteurs de droits linguistiques »[6], étant inspirée de principes libéraux et individualistes. L’adoption de cette loi est bien reçue par les communautés francophones hors Québec qui se réjouissent des fonds versés par le gouvernement fédéral à leur endroit[7].

 

Se forment donc des associations comme la Fédération des francophones hors Québec (FFHQ) qui deviendra la Fédération des communautés francophones et acadiennes du Canada (FCFA). Celle-ci confère aux minorités francophones une identité qui ne pouvait leur être donnée par le gouvernement du Québec. Cette identité se construit autour de leur exclusion de la nation québécoise, notamment au Nouveau-Brunswick et en Ontario. Représentant la population acadienne qui a ses propres particularités au même titre que la nation québécoise, la FCFA est l’instigatrice de nombreux progrès au niveau du bilinguisme, dont la Loi reconnaissant l’égalité des deux communautés linguistiques officielles au Nouveau-Brunswick, qui officialise le caractère bilingue de cette province[8]. Pour sa part, le gouvernement de l’Ontario s’est doté d’un ministère des affaires francophones afin d’assurer une représentation continue des intérêts des personnes franco-ontariennes[9]. L’Association des gestionnaires de l’éducation franco-ontarienne est maintenant un acteur important au niveau des progrès en matière d’éducation en langue française et de revendications auprès du gouvernement ontarien. L’Association des juristes d’expression française de l’Ontario permet un accès à la justice bilingue pour la population franco-ontarienne[10]. On constate ainsi que, sans même l’appui de la plus grande population de francophones au Canada, des petites communautés francophones ont trouvé le moyen de faire valoir leurs intérêts auprès de leur gouvernement provincial et du gouvernement fédéral[11].

 

Ce bref portrait démontre que les minorités francophones hors Québec ont réussi à s’organiser sans l’appui du gouvernement québécois depuis plus de quarante ans. La déclaration de Mario Beaulieu arrive tardivement, car il y a quatre décennies que le gouvernement québécois aurait dû reconnaître que la préservation de la langue française et des intérêts francophones au Canada passe par l’appui d’une population majoritairement francophone envers des communautés minoritaires s’exprimant dans la même langue.

 

 

[1] Benjamin VACHET, « Le Bloc veut tendre la main aux francophones hors Québec », #ONfr, en ligne :  http://www5.tfo.org/onfr/le-bloc-veut-tendre-la-main-aux-francophones-hors-quebec/ (consulté le 12 septembre 2016).

[2] Jean-Pierre DUBÉ, « Allô souveraineté, adieu minorités ? », Association de la presse francophone, en ligne : http://www.culturefrancophone.ca/index.cfm?Id=68470&Sequence_No=&Repertoire_No=1151936421&Voir=journal (consulté le 12 septembre 2016).

[3] Jean LAFONTANT, « Entre le cœur et la raison : le Manitoba français aux États généraux », dans Marcel Martel et de Robert Choquette (dir.), Les État généraux du Canada français, trente ans après. Actes du colloque tenu à l’Université d’Ottawa (5, 6 et 7 novembre 1997), Ottawa, Centre de recherche en civilisation canadienne-française, 1998, p. 139.

[4] Roger OUELLETTE, « Ne soyons plus des étrangers » dans Simon Langlois et Jean-Louis Roy (dir.), Briser les solitudes : les francophonies canadiennes et québécoises, Québec, Éditions Nota Bene, 2003, p. 139.

[5] Marcel MARTEL, Le deuil d’un pays imaginé : rêves, luttes et déroute du Canada français : les rapports entre le Québec et la francophonie canadienne, 1867-1975, Ottawa, Presses de l’Université d’Ottawa, 1997, p. 130.

[6] Réjean PELLETIER, « Un divorce consommé », dans Simon Langlois et Jean-Louis Roy (dir.), Briser les solitudes : les francophonies canadiennes et québécoises, Québec, Éditions Nota Bene, 2003, p. 33.

[7] Gino LEBLANC, « Oui à la coexistence, non à la symétrie », dans Simon Langlois et Jean-Louis Roy (dir.),
préc., note 6, p. 148.

[8] Patricia-Anne de VRIENDT, « De l’identité des francophonies minoritaires canadiennes : analyse du parcours de la FFHQ et de la FCFA du Canada, 1975-1995 », Érudit, en ligne : https://www.erudit.org/livre/CEFAN/2003-1/000640co.pdf (consulté le 12 septembre 2016).

[9] Ontario, « Histoire franco-ontarienne », en ligne : https://www.ontario.ca/fr/page/histoire-franco-ontarienne (consulté le 12 septembre 2016).

[10] AJÉFO, « Qui sommes-nous ? », en ligne : http://ajefo.ca/index.cfm?Voir=sections&Id=8445&M=156&Repertoire_No=-1325969454 (consulté le 13 septembre 2016).

[11] AGÉFO, « En bref », en ligne : http://agefo.ca/lagefo-en-bref/ (consulté le 12 septembre 2016).

 

*The opinions expressed in this article are the author’s own and do not necessarily reflect the view of the National Observatory on Language Rights.

*Toutes opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement la vision de l’Observatoire national en matière de droits linguistiques.

This content has been updated on 19 September 2016 at 17 h 34 min.

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