On ne revitalise pas une langue à coup de déclarations

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Par : Laurence Prud’homme, étudiante chercheuse à l’Observatoire national en matière de droits linguistiques

La revitalisation des langues autochtones apparait comme un enjeu urgent considérant une enquête de Statistique Canada qui révèle que sur les 53 langues autochtones parlées au Canada, uniquement trois d’entre elles survivraient à la fin de ce siècle, soit l’inuktitut, le cri et l’algonquin[1]. Incontestablement, les politiques d’assimilation mises en place par le gouvernement fédéral depuis les débuts de la Confédération sont à blâmer pour expliquer ce déclin. À partir des années 1870, par l’intermédiaire d’un réseau de pensionnats, ce sont six générations d’autochtones qui se sont vu interdire l’usage de leur langue sous peine de sévices corporels. En réponse à ce génocide culturel, la Commission de vérité et réconciliation a demandé entre autres au gouvernement fédéral de fournir les fonds suffisants pour la revitalisation et la préservation des langues autochtones[2]. Il faut donc, à priori, se réjouir d’entendre le premier ministre Justin Trudeau déclarer qu’il souhaite rétablir l’enseignement des langues autochtones dans les communautés. Or, plusieurs initiatives de revitalisation des langues autochtones existent déjà dans certaines communautés depuis la déclaration de principes « La maitrise indienne de l’éducation indienne » de la Fraternité des Indiens du Canada en 1972[3]. Cette déclaration marquait la reconnaissance d’une prise en charge par les peuples autochtones de leur éducation. L’une de ces initiatives a pris place dans la réserve huronne-wendat de Wendake.

 

En effet, pendant près d’un siècle le wendat ne comptait plus de locuteurs. Dans un mouvement de réappropriation identitaire entamé dès le début des années 1980, des membres de la communauté ont entamé un projet de revitalisation du wendat, projet jugé fort ambitieux compte tenu de l’inexistence de ressources financières. C’est au terme d’un parcours caractérisé d’acharnement et d’un peu de chance qu’en 2007, le projet Yawenda a été mis sur pied, fruit d’une alliance entre différents organismes de la communauté de Wendake et le milieu universitaire. Ce projet, qui allait durer cinq ans, avait pour mission de produire du matériel pédagogique en wendat pour les enfants du primaire et de former des professeurs de langue. Le défi était colossal. Il a fallu éplucher les grammaires et les dictionnaires écrits par les jésuites au 17e et au 18e siècle afin de se réapproprier le vocabulaire. Ces données éparpillées ont nécessité un important travail linguistique afin de tout standardiser en s’inspirant entre autres, de langues iroquoiennes vivantes pour la prononciation.

 

En cours de route, le projet a rencontré certaines embuches au niveau de son orientation et de la coordination entre les différents acteurs impliqués. Selon Louis-Karl Picard-Sioui, aujourd’hui conseiller en intégration culturelle à l’école aux adultes de Wendake ayant fait partie du Conseil de gouvernance de Yawenda, il a été très difficile d’aligner le projet sur ce qui était le plus essentiel à enseigner aux enfants. « Certains membres de la communauté avaient la vision d’explorer la culture [wendat] avec la langue tandis que d’autres souhaitaient que l’apprentissage de la langue soit axé sur les éléments de la vie quotidienne », explique-t-il.

 

Malgré ces problèmes de logistiques, Yawenda a permis de produire une importante base de données, de former des membres de la communauté pour enseigner le wendat et de faire éclore plusieurs initiatives de démocratisation du wendat à l’intérieur de la communauté. Par exemple, à l’école primaire Ts8taïe, des journées pédagogiques sont consacrées à l’apprentissage du wendat, qui est d’ailleurs évalué au bulletin. L’école aux adultes du Centre de développement de la formation et de la main-d’oeuvre (CDFM) offre également des cours de wendat qu’il est possible de se faire créditer. De plus, des cours du soir sont offerts aux membres de la communauté et, tout récemment, l’enseignement du wendat est devenu obligatoire au Centre de la petite enfance Orak.

 

Ces initiatives sont toutefois précaires, car, depuis la fin du projet Yawenda en 2012, les ressources financières consacrées à la revitalisation du wendat manquent. Pourtant, le travail de revitalisation se poursuit bien au-delà de la fin du projet Yawenda et la standardisation de la langue wendat est continuelle. « Ce que l’on sait, on est capable de l’enseigner, mais ce n’est pas assez pour qu’une langue soit vivante. Notre vie n’est pas pareil comme au 17e siècle. Il faut créer des néologismes », explique Louis-Karl Picard-Sioui. La linguiste d’origine wendat et chercheuse principale du projet Yawenda, Megan Lukaniec, est jugée comme la seule personne compétente pour créer ces néologismes. Elle complète toutefois son doctorat en Californie, ce qui fait stagner le travail de standardisation. Cette réalité illustre bien la fragilité du maintien de la revitalisation de la langue wendat. À cet effet, M. Picard-Sioui dénonce le manque volonté politique des gouvernements pour soutenir les initiatives de revitalisation des langues autochtones. « À tous les niveaux de gouvernements, il n’y a aucune ressource nécessaire pour permettre l’émergence [d’une langue autochtone] et une viabilité à long terme. Oui, il existe le programme ILA[4] au gouvernement fédéral, mais ce n’est pas assez, car l’argent est divisé à travers les communautés », déplore-t-il. Or, l’importance de la langue comme facteur de réappropriation identitaire est indéniable. « À Wendake, comme dans la majorité des communautés, les gens sont divisés, explique M. Picard-Sioui. La seule chose qui peut unir les gens ayant diverses croyances, c’est la langue. Si tu parles la langue, tu te reconnais en tant que Wendat, peu importe tes autres croyances. »

 

Si certaines voix s’élèvent en faveur d’une reconnaissance des langues autochtones comme langues officielles, l’intégration des droits linguistiques à l’art. 35 de la Loi constitutionnelle de 1982[5] serait également une manière d’assurer une protection juridique à la préservation des langues autochtones.

 

Dans un contexte de déclin des langues autochtones, les déclarations symboliques du premier ministre Justin Trudeau rappelant l’importance de les revitaliser sont insuffisantes. Les déclarations doivent souligner l’urgence d’agir et se traduire en actions concrètes afin d’assurer une pérennité à des projets comme celui de la communauté de Wendake.

 

 

[1] ASSEMBLY OF FIRST NATIONS, National First Nations Language Strategy, Assembly of First Nations, 2007, p.4.

[2] COMMISSION DE VÉRITÉ ET DE RÉCONCILIATION DU CANADA, Appels à l’action, Commission de vérité et réconciliation du Canada, 2015, p.2.

[3] LA FRATERNITÉ DES INDIENS, La maîtrise indienne de l’éducation indienne, La Fraternité des Indiens, 1972.

[4] Il s’agit du volet Initiative des langues autochtones (ILA) du Programme des Autochtones appuie la préservation et la revitalisation des langues autochtones par le biais de projets et d’activités communautaires. Voir : http://canada.pch.gc.ca/fra/1456437684169

[5] Loi constitutionnelle de 1982, annexe B de la Loi de 1982 sur le Canada, 1982, c. 11 (R.-U.)

 

*The opinions expressed in this article are the author’s own and do not necessarily reflect the view of the National Observatory on Language Rights.

 

*Toutes opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement la vision de l’Observatoire national en matière de droits linguistiques.

This content has been updated on 22 September 2016 at 14 h 24 min.

Comments

Un commentaire pour “On ne revitalise pas une langue à coup de déclarations”

Louise

20 August 2016 at 8 h 16 min

Félicitations pour ton beau travail.

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