L’espagnol et l’anglais au pays de Donald Trump

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Par Olivier Dulude, étudiant collaborateur

 

Vers trois heures du matin le 9 novembre dernier, l’impensable s’est réalisé: Donald J. Trump a été élu président des États-Unis[1]. Par conséquent, il possèdera bientôt le pouvoir de mettre en oeuvre une panoplie de propositions que plusieurs ont jugé xénophobes. La question linguistique et surtout celle de la place de l’espagnol dans la vie publique américaine ne fait pas exception.

 

À ce sujet, le nouveau president élu s’est d’ailleurs exprimé ainsi il y a environ un an: « when you get right down to it, we’re a nation that speaks English. I think that, while we’re in this nation, we should be speaking English […] Whether people like it or not, that’s how we assimilate. »[2]. Cette déclaration a été faite lorsque Trump critiquait alors fortement le candidat à l’investiture républicaine Jeb Bush pour s’être exprimé en espagnol lors de sa campagne. Cette critique a notamment été réitérée lors du débat à la Ronald Reagan Library[3]. Cette sortie, farouchement en faveur de l’unilinguisme, s’inscrit pourtant dans un contexte où il est estimé que d’ici 2020, soit la dernière année de mandat du nouveau président, de 39 à 43 millions d’hispanophones vivront aux États-Unis[4].

 

Ce n’est toutefois pas d’hier que l’unilinguisme prend du galon chez nos voisins du sud. De nombreux États ont en effet adopté, depuis les années 1980, des lois visant à reconnaître l’anglais comme seule langue officielle, en réponse à la montée démographique des latino-américains aux États-Unis. Au niveau fédéral, il n’y a toutefois pas de disposition particulière relative à la langue officielle ni dans la Constitution, ni dans le corpus législatif, et ce, malgré plusieurs essais en ce sens[5].

 

Le dernier en liste fut la présentation au Congrès de la English Language Unity Act[6], introduite en mars 2015, mais qui n’a pas encore fait l’objet d’un vote ni au Sénat, ni à la Chambre des représentants. Ce projet de loi vise essentiellement à faire de l’anglais la seule langue officielle de la fédération, en plus d’imposer un certain niveau de maîtrise de cette langue comme condition d’immigration aux nouveaux arrivants[7]. Ce projet de loi fait toutefois face à une forte opposition, notamment celle du président sortant:

 

President Obama, who has said when asked about the question that “I agree that immigrants should learn English,” said that a law was unnecessary and could even be hypocritical. Many Americans “go over to Europe, and all we can say is ‘merci beaucoup,’ ” Obama said. “Instead of worrying about whether immigrants can learn English — they’ll learn English — you need to make sure your child can speak Spanish. You should be thinking about how can your child become bilingual. We should have every child speaking more than one language.” [8]

 

Cette opposition institutionnelle pourrait toutefois s’effondrer avec la venue de Trump à la Maison-Blanche et avec la majorité républicaine aux deux chambres du Congrès[9]. La rhétorique forte à l’encontre des minorités qui a marqué la campagne électorale du chef du GOP permet en effet de croire que, cette fois-ci, les tenants de l’unilinguisme anglophone auront le support nécessaire pour faire avancer leur vision. Toutefois, Il me semble que même si les Américains peuvent légitimement entretenir un débat démocratique sur la question de la langue, l’adoption d’une loi consacrant l’unilinguisme officiel tombe à un moment où le président de tous les américains devrait poser des gestes rassembleurs plutôt qu’exacerber un climat de division déjà très palpable suite à la soirée électorale.

 

Nous pouvons au surplus légitimement nous demander ce qu’il adviendra des protections existantes en matière linguistique. La dernière administration républicaine avait en effet, par le biais de la No Child Left Behind Act[10], fait passé l’éducation bilingue pour les élèves dont les compétences en anglais sont limitées à une éducation orientée sur l’acquisition de compétences en anglais[11]. Nous ne pouvons qu’espérer que les garanties existantes en matière de participation électorale[12] et d’accessibilité aux programmes et services publics[13] en faveur des membres des minorités linguistiques demeureront en vigueur, tout comme les programmes et subventions visant la survie des langues autochtones[14].

 

Enfin, si peu s’attendaient réellement à une victoire du candidat républicain, force est de constater que les minorités linguistiques et surtout les hispanophones devront s’y accommoder. La venue d’un président particulièrement déterminé à faire de l’anglais la seule langue officielle au pays de l’oncle Sam risque de permettre l’adoption d’une première loi en ce sens, voire d’autres mesures encore plus dures à l’endroit des locuteurs d’une langue autre que l’anglais. Même si les États-Unis ne seraient pas le premier pays à être officiellement unilingue malgré l’existence de minorités linguistiques, ce nouveau statut s’inscrit néanmoins dans un contexte politique fragile qui n’est pas sans rappeler les relents populistes européens passés et actuels. Ainsi, bien qu’il puisse être légitime pour une nation de définir une langue d’usage unique dans la vie publique sans être nécessairement taxée de xénophobie, il me semble, néanmoins, que l’actuel climat politique américain commande qu’on s’attarde à cet enjeu avec une attention toute particulière.

 

[1] CNN Politics, « 2016 Election Results », 9 novembre 2016, en ligne: <http://www.cnn.com/election/results> (consulté le 9 novembre 2016).

[2] The Hollywood Reporter, « Donald Trump: “While We’re in This Nation, We Should Be Speaking English” », 3 septembre 2015, en ligne: <http://www.hollywoodreporter.com/news/donald-trump-speak-english-spanish-820215> (consulté le 9 novembre 2016).

[3] CNN Politics, « Trump: “This is a Country Where We Speak English” », sans date, en ligne (contenu vidéo): <http://www.cnn.com/videos/politics/2015/09/16/gop-debate-cnn-debate-8p-12.cnn> (consulté le 9 novembre 2016).

[4] Pew Research Center, « What is the Future of Spanish in the United States? », 5 septembre 2016, en ligne: <http://www.pewresearch.org/fact-tank/2013/09/05/what-is-the-future-of-spanish-in-the-united-states/> (consulté le 9 novembre 2016).

[5] Samuel W. CROWE, « Comparatively Speaking: Language Rights in the United States and Canada », 37 Can-US L.J. 207.

[6] 2015, S. 678.

[7] GovTrack, « S. 678: English Language Unity Act of 2015 (summary)», 16 août 2016, en ligne: <https://www.govtrack.us/congress/bills/114/s678/summary> (consulté le 9 novembre 2016).

[8] Id.

[9] CNN Politics, « 2016 Election Results », préc., note 1.

[10] 2001, H.R. 1 (107th).

[11] S. CROWE, préc., note 5.

[12] Fannie Lou Hamer, Rosa Parks, and Coretta Scott King Voting Rights Act Reauthorization and Amendments Act of 2006, H.R. 9.

[13] Executive Order No. 13, 166, 65 Fed. Reg. 159 (2000).

[14] Native American Programs Act of 1974, 42 U.S.C. [s] 2991b-3(a)(2) (2006).

 

*The opinions expressed in this article are the author’s own and do not necessarily reflect the view of the National Observatory on Language Rights.

*Toutes opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement la vision de l’Observatoire national en matière de droits linguistiques.

This content has been updated on 15 January 2017 at 19 h 52 min.

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