Le Brexit : un regard sur la question linguistique

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Par : Stéphanie Chouinard, Ph.D.Chercheure postdoctorale à la Faculté de droit, Université de Montréal
Collaboration spéciale

 

Le 24 juin dernier, alors que la Fête nationale battait son plein au Québec, l’Europe, pour sa part, n’avait guère le cœur aux festivités. Les résultats du Brexit[1], le référendum décidant du maintien (le camp « Remain ») ou du départ (le camp « Leave ») du Royaume-Uni au sein de l’Union européenne (UE), étaient révélés. Le camp Leave a gagné son pari, alors que 51,9% des électeurs britanniques s’étant présentés aux urnes ont voté pour l’abdication de l’entente signée quelque 43 ans plus tôt par leur pays[2].

 

Toutefois, l’Écosse et l’Irlande du Nord ont voté Remain, à 62% et 55,8% respectivement. Le pays de Galles a voté à 52,5% pour le camp du Leave, mais les régions les plus gallophones, soit les comtés de Gwynedd et Ceredigion, ainsi que la capitale, Cardiff, ont penché en faveur du Remain[3]. On décèle donc une réticence à quitter l’UE dans les régions du Royaume-Uni où l’on retrouve des minorités nationales[4]. Or ces régions sont aussi le foyer de nombreuses langues minoritaires. Que signifie le Brexit pour ces dernières ?

 

Au Royaume-Uni, plusieurs langues minoritaires, soit le gaélique, l’écossais, l’écossais d’Ulster, l’irlandais, le gallois, le mannois et le cornique[5] bénéficient présentement de la protection de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires et de la Convention-cadre pour la protection des minorités nationales[6]. Celles-ci sont des outils du Conseil de l’Europe, un corps politique indépendant de l’UE qui comprend 47 États membres, incluant les 28 membres de l’UE. La sortie de l’UE par le Royaume-Uni, qui a ratifié ces deux ententes, ne signifie donc pas qu’il abdique ses responsabilités. Il pourrait toutefois s’en distancier. L’UE offre elle aussi une protection légale aux langues minoritaires en vertu de l’article 22 de la Charte des droits fondamentaux[7], qui concerne la diversité culturelle, religieuse et linguistique.

 

L’enjeu de la protection des langues minoritaires britanniques (LMB) s’est fait timide durant la campagne référendaire, supplanté par la crise des réfugiés[8] – et ce, bien que le Royaume-Uni n’ait reçu qu’une très mince part des demandes d’asile durant la crise, soit environ 60 demandes d’asile par 100 000 habitants, contre 587 pour l’Allemagne et près de 1 800 pour la Hongrie[9]. Des groupes de protection des LMB ont néanmoins pris la parole à quelques jours de la fin de la campagne afin de signaler l’impact « potentiellement dévastateur »[10] d’une victoire du Leave sur la pérennité de ces langues. Ces groupes ont fait valoir les effets indirects mais délétères du Brexit, qui signifierait selon eux que les LMB seraient désormais à la merci de gouvernants qui ont, par le passé, démontré bien peu d’empathie, voire une « attitude insulaire », envers la diversité linguistique de leur pays[11]. Un survol des décisions récentes du gouvernement britannique brosse d’ailleurs un tableau peu reluisant à cet effet. Notons qu’en avril dernier, le financement d’activités visant la revitalisation de la langue cornique, une langue en voie d’extinction et dont la situation commençait à peine à s’améliorer, a été entièrement aboli[12]. En novembre 2015, le financement de la chaîne télévisée BBC Alba (la station de BBC Scotland diffusant en langue gaélique) provenant de Westminster a aussi été coupé à 100%[13].

 

L’UE, pour sa part, fait plutôt la promotion de la diversité linguistique[14] et offre un soutien financier et institutionnel en ce sens, notamment par l’entremise de nombreux centres de recherche et de documentation, d’initiatives d’enseignement des langues minoritaires et par le partage de connaissances entre les différents pays membres au sujet des « meilleures pratiques » en matière de promotion linguistique. L’intégration du Royaume-Uni au sein de l’UE avait encouragé celui-ci à mettre en place des mesures visant la protection et la promotion des LMB, malgré le peu d’instruments contraignants à la portée de l’UE à cet effet. Le Brexit pourrait signifier un retour à des politiques de laisser-faire et à un éloignement des promesses faites aux homologues européens en matière de protection linguistique. Toutefois, c’est la perte de larges sommes de financement européen soutenant des initiatives de revitalisation et de soutien des langues minoritaires ainsi que le ralentissement économique au sein des communautés linguistiques qui risque de nuire le plus au maintien et à l’épanouissement des LMB à la suite du référendum[15].

 

De l’autre côté de la Manche, les résultats du Brexit amènent d’autres interrogations sur le plan linguistique. Après le départ de la Grande-Bretagne, l’anglais restera-t-elle une langue officielle de l’UE, ainsi que la langue de travail de facto de l’UE (au grand dam de la France et de l’Allemagne) ? L’UE a 24 langues officielles, dont l’anglais, et cette langue est la langue étrangère la plus parlée dans près de 80% des pays membres[16]. Le débat est lancé à savoir si l’anglais conservera son statut de langue officielle advenant le retrait du Royaume-Uni[17], et son statut de lingua franca des affaires quotidiennes de l’UE pourrait aussi lui être disputé.

 

Il faudra s’armer de patience pour connaître le dénouement ultime du Brexit. Depuis le 24 juin, plus de trois millions de personnes[18] ont signé une pétition officielle réclamant un second référendum[19], remettant en question la clarté du résultat du Brexit[20], ce qui ne manquera pas de rappeler des souvenirs à certains Canadiens. D’aucuns signalent que le résultat du référendum ne contraint pas Westminster à se retirer de l’UE[21]. La première ministre écossaise, Nicola Sturgeon, a de son côté entamé des démarches visant la tenue d’un second référendum sur la sécession de l’Écosse (les plus récents sondages pointant d’ailleurs vers une victoire du camp sécessionniste). Elle avance aussi que le Parlement écossais devrait entériner les résultats du référendum, ce qu’il refuserait vraisemblablement de faire, avant que le Royaume-Uni ne puisse officiellement quitter l’UE[22]. En Irlande du Nord, le parti Sinn Féin demande pour sa part un référendum visant la réunification avec la République d’Irlande[23]. Pendant ce temps, le Royaume-Uni fait face à un réel vacuum de leadership politique[24]. Malgré le désir des dirigeants européens de régler la crise découlant du Brexit au plus vite, plusieurs semaines, voire des mois, pourraient passer avant que Westminster n’invoque l’article 50 du Traité de Lisbonne, déclenchant le processus de sortie de l’UE. Les communautés LMB, quant à elles, retiennent leur souffle.

[1] Formule condensée de « British Exit ».

[2] « Le royaume européen désuni », Le Devoir, 25 juin 2016, en ligne : http://www.ledevoir.com/international/europe/474183/le-royaume-uni-claque-la-porte-d-une-europe-en-crise?utm_source=infolettre-2016-06-25&utm_medium=email&utm_campaign=infolettre-quotidienne [consulté le 25 juin 2016].

[3] EU Referendum results, BBC News, s.d., en ligne : http://www.bbc.com/news/politics/eu_referendum/results [consulté le 25 juin 2016].

[4] Les habitants de l’Ile de Man n’avaient pas le droit de vote.

[5] « Brexit may threaten the many minority languages of Britain », Quartz, le 22 juin 2016, en ligne : http://qz.com/713497/brexit-may-threaten-the-many-minority-languages-of-britain/ [consulté le 26 juin 2016].

[6] La Convention-cadre contient des provisions concernant les langues propres aux minorités nationales visées : « Les parties à la Convention-cadre s’attachent à promouvoir l’égalité pleine et effective des personnes appartenant à une minorité dans tous les domaines de la vie économique, sociale, politique, publique et culturelle ainsi que les conditions propres à leur permettre d’exprimer, de conserver et de développer leur culture, leur religion, leur langue et leurs traditions ». Conseil de l’Europe, « Fiche d’information – FCNM », en ligne : http://www.coe.int/fr/web/minorities/fcnm-factsheet [consulté le 26 juin 2016].

[7] Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, en ligne : http://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/HTML/?uri=CELEX:12012P/TXT&from=EN [consulté le 25 juin 2016].

[8] Voir notamment « Support for the EU plummets among Europe in the wake of the migrant crisis », The Daily Mail, 9 juin 2016, en ligne : http://www.dailymail.co.uk/news/article-3632832/Support-EU-plummets-Europe-wake-migrant-crisis-French-hate-Britain-survey-reveals-ahead-Brexit-vote.html [consulté le 20 juin 2016] ; en français : « Crise migratoire : la rupture historique qui pourrait emporter l’Europe », Le Figaro, 3 mars 2016, en ligne : http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2016/03/18/31003-20160318ARTFIG00359-crise-migratoire-la-rupture-historique-qui-pourrait-emporter-l-europe.php [consulté le 25 juin 2016].

[9] « Migrant crisis : Migration to Europe explained in seven charts », BBC News, le 4 mars 2016, en ligne : http://www.bbc.com/news/world-europe-34131911 [consulté le 25 juin 2016].

[10] « Brexit a ‘potential disaster’ for minority languages », The Irish Times, le 22 juin 2016, en ligne : http://www.irishtimes.com/news/world/uk/brexit-a-potential-disaster-for-minority-languages-1.2694545 [consulté le 22 juin 2016]. Voir aussi European Language Equality Network (ELEN), « An open letter – Our language communities benefit from our membership of the European Union », en ligne : http://elen.ngo/2016/06/20/an-open-letter-llythyr-agored-lyther-ygor-litir-oscailte-our-language-communities-benefit-from-our-membership-of-the-european-union/ [consulté le 22 juin 2016].

[11] ELEN, supra.

[12] « MPs say they are ‘disappointed’ in Government cut to Cornish language funding », West Briton, le 28 avril 2016, en ligne : http://www.westbriton.co.uk/mp-says-disappointed-government-cut-cornish/story-29193653-detail/story.html [consulté le 25 jun 2016].

[13] « Brexit would threaten the status of Gaelic, says expert », The National, le 23 juin 2016, en ligne : http://www.thenational.scot/news/brexit-would-threaten-the-status-of-gaelic-says-language-expert.19126 [consulté le 26 juin 2016].

[14] Sur la différence entre droits et politiques de « tolérance » et de « promotion », voir l’ouvrage séminal de Heinz Kloss, The American Bilingual Tradition, 1977, Rowley, Massachussetts : Newbury House.

[15] ELEN, supra note 10.

[16] « Will English remain as the de facto EU official language ? » EuroNews, le 24 juin 2016, en ligne : http://www.euronews.com/2016/06/24/will-english-remain-as-de-facto-eu-official-language/ [consulté le 25 juin 2016].

[17] L’Irlande et Malte ont aussi l’anglais comme langue officielle ; toutefois, dans le cadre de l’UE, l’Irlande et Malte ont nommé l’irlandais et le maltais, respectivement, comme langue officielle. Une dispute légale pourrait s’ensuivre à savoir si un pays peut nommer plus qu’une langue officielle à l’UE. Voir à ce sujet « English will remain an official language of the EU », Euractiv, le 28 juin 2016, en ligne : https://www.euractiv.com/section/languages-culture/news/english-will-remain-an-official-language-of-the-eu/ [consulté le 29 juin 2016] ; « English will not remain an official language after Brexit, says senior MEP », Politico, le 27 juin 2016, en ligne : http://www.politico.eu/article/english-will-not-be-an-official-eu-language-after-brexit-senior-mep/ [consulté le 29 juin 2016].

[18] Des doutes quant à l’authenticité de ces signatures ont toutefois été soulevés ; il semblerait que plusieurs milliers de signatures ne provenaient pas de la Grande-Bretagne : http://www.theguardian.com/politics/2016/jun/26/petition-for-second-eu-referendum-may-have-been-manipulated?CMP=Share_iOSApp_Other [consulté le 26 juin 2016].

[19] « We the undersigned call upon HM government to implement a rule that if the remain or leave vote is less than 60% based on a turnout less than 75%, there should be another referendum. » « Petition : EU Referendum Rules triggering a 2nd EU referendum », en ligne : https://petition.parliament.uk/petitions/131215 [consulté le 26 juin 2016].

[20] Seulement 72% des électeurs britanniques se sont rendus aux urnes le 23 juin, et le camp gagnant a remporté le référendum avec moins de 52% des voies.

[21] « Is the EU referendum legally binding ? », The Guardian, 23 juin 2016, en ligne : http://www.theguardian.com/politics/2016/jun/23/eu-referendum-legally-binding-brexit-lisbon-cameron-sovereign-parliament [consulté le 26 juin 2016].

[22] « Nicola Sturgeon : Scottish parliament could block Brexit », The Guardian, 26 juin 2016, en ligne : http://www.theguardian.com/politics/2016/jun/26/nicola-sturgeon-new-scottish-referendum-brexit [consulté le 26 juin 2016].

[23] « Dissident Republicans in Northern Ireland seize moment to fight partition », The Guardian, le 25 juin 2016, en ligne : http://www.theguardian.com/politics/2016/jun/25/hardline-republicans-sense-northern-ireland-chance-break-away-derry-eu-referendum [consulté le 26 juin 2016].

[24] « UK faces Brexit crisis after Europe’s leaders demand : ‘Get out now’ », The Guardian, le 25 juin 2016, en ligne : http://www.theguardian.com/politics/2016/jun/25/uk-faces-brexit-crisis [consulté le 26 juin 2016]. Voir aussi : « Brexit triggers Corbyn coup : Watson ‘saddened’ by Labour exodus », The Guardian, le 26 juin, en ligne : http://www.theguardian.com/politics/live/2016/jun/26/brexit-live-jeremy-corbyn-sacks-hilary-benn-tory-leadership [consulté le 26 juin 2016].

 

 

*The opinions expressed in this article are the author’s own and do not necessarily reflect the view of the National Observatory on Language Rights.

 

*Toutes opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement la vision de l’Observatoire national en matière de droits linguistiques.

This content has been updated on 22 September 2016 at 13 h 08 min.

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