Une langue pour les sourds?

Par Hadrien Burlone, étudiant collaborateur

 

Le mot « linguistique » tire son origine du latin « lingua » qui désignait cet appendice visqueux qui s’agite dans notre bouche lorsque nous communiquons. L’étymologie est univoque; il n’y a pas de langage sans langue. Évidemment, l’étymologie a tort. Depuis des temps immémoriaux, l’Humanité  a développé des méthodes de communication qui ne dépendent pas de la parole.[1] Il y a un certain temps déjà, les langages des signes ont été reconnus comme des langages à part entière.[2] En Afrique du Sud, il est question d’en faire la douzième langue officielle du pays.[3] Une fausse nouvelle court comme quoi le Canada aurait l’intention d’en faire autant. Pour ma part, je crois que ce serait faire violence à la notion de langue officielle que d’accorder un tel statut à un langage des signes.

 

Qu’est-ce qu’une langue officielle? Ou plutôt, pourquoi accordons-nous ce statut à une langue? Au Canada, une partie de la réponse a trait à la protection des cultures minoritaires. Le français et l’anglais jouissent d’un statut officiel pour permettre à leur culture de fleurir même là où elles sont minoritaires.[4] Évidemment, ce n’est pas tout; il y a d’autres langues minoritaires au Canada. Le français et l’anglais se démarquent par leur statut de langues des peuples fondateurs (lire « colonisateurs ») du pays.[5] La Constitution sud-africaine emprunte un chemin différent et plus tortueux. La liste des onze langues officielles de l’Afrique du Sud fut établie par une assemblée constitutionnelle dont les tribunaux s’abstiennent de rechercher les motifs.[6]  La Constitution déclare que « l’Afrique du Sud appartient à ceux qui y vivent »[7] ce qui suggère que la simple présence d’une langue sur le territoire semble suffisante pour lui accorder un statut officiel.[8] Cet universalisme a toutefois ses limites. Les onze langues officielles de l’Afrique sont soit les langues des peuples colonisateurs (l’anglais et l’afrikans), soit les langues des peuples autochtones. « Tous ceux qui y vivent » se traduit donc en une notion élargie de « peuples fondateurs ».

 

Dans tous les cas, le statut de « langue officielle » va au langage des signes comme une mitaine droite va à la main gauche. Le language des signes n’est pas la langue d’un peuple fondateur, et ce, tant au Canada qu’en Afrique du Sud. En outre, bien que les sourds se définissent de plus en plus comme une minorité ethnique plutôt que comme un groupe handicapé,[9] il est difficile de parler du langage des signes comme de la langue « d’un peuple ». Alors que les langues anglaise, française, xhosa ou zoulou se transmettent de génération en génération dans des populations historiques données, les langages gestuels sont enseignés aux individus souffrant d’un handicap auditif et aux personnes voulant communiquer avec eux.[10] Il n’existe pas de peuples sourds. Une écrasante majorité des enfants atteints de surdité ont des parents qui ne le sont pas.[11] Les enfants de parents sourds n’héritent que rarement de leur handicap.[12] Conséquemment, les personnes employant le langage gestuel sont aussi éparpillées que les individus souffrant de surdité. S’il existe bien une culture associée au langage des signes — et, s’il vous plait chers lecteurs, allez voir un poème en langage des signes, c’est fascinant — son mode de transmission diffère de celui des cultures orales. L’élément génétique y joue un rôle diminué. Les sourds ne sont pas élevés dans la culture gestuelle par leurs parents; ils la rejoignent, que ce soit sur les bancs d’école pour les plus chanceux, plus tard pour d’autres, [13] ou encore pas du tout. Certains malentendants continuent de vivre dans le monde de l’oralité.[14] En cela, il semble que le terme « communauté  » (au sens de communauté académique) soit plus approprié que ceux de « minorité » ou de « peuple » pour décrire la population utilisant le langage des signes.

 

Finalement, le nombre de locuteurs du langage des signes vivant sur le territoire sud-africain ne justifie pas la reconnaissance officielle de cette langue en Afrique du Sud. Seul un demi pourcent de la population d’Afrique du Sud, soit 234 655 personnes, a pour langue maternelle le langage des signes. C’est cinq fois moins que la langue officielle la moins répandue.[15] D’après le recensement de 2011, seuls quelque  9 000 Canadiens employaient un langage non verbal. Si ce nombre suffisait à justifier un statut spécial, alors le Canada devrait accorder un traitement semblable à une bonne trentaine de langues. [16]

 

Qu’est-ce qui distingue le langage des signes de toutes ces langues non officielles ? Est-ce le fait que ceux qui emploient cette forme de communication éprouveraient de grandes difficultés à communiquer par l’entremise d’une langue orale ? Cette proposition est attrayante, mais, malheureusement, elle confond les catégories. Les constitutions canadienne[17] et sud-africaine[18] contiennent toutes deux des dispositions prohibant la discrimination et mettant en place des mesures de redressement au bénéfice des personnes handicapées. Les gouvernements ont le pouvoir d’adopter des lois pour remédier aux lacunes du régime constitutionnel. Par exemple, en Afrique du Sud, la loi accorde au langage des signes un statut officiel pour tout ce qui concerne l’éducation.[19] Cela suffit. Le statut de langue officielle est accordé « au mérite »[20] en fonction des critères discutés plus haut, et non pas pour compenser un handicap.

 

Est-ce à dire que le langage des signes ne doit pas être officiellement reconnu ? Bien sûr que non.  Le langage descriptif de ce texte n’implique aucune prescription.  Seulement, tant en Afrique du Sud qu’au Canada, une telle reconnaissance constituerait une anomalie dans le contexte constitutionnel actuel. Aussi, avant de franchir le pas, les gouvernements feraient bien de considérer quel précédent résulterait de la consécration du langage des signes comme langue officielle.

 

[1] Jemina NAPIER et Lorraine LEESON, Sign Language in Action, Hamshire, Palgrave MacMillan, 2016, p. 23

[2] Id., p.24

[3] Nation NYOKA, « Call for sign language to be recognized as SA’s 12th language » (2017) News 24, en ligne: <http://www.news24.com/SouthAfrica/News/call-for-sign-language-to-be-recognised-as-sas-12th-language-20170306> (Consulté le 6 mars 2017)

[4] Renvoi relatif à la sécession du Québec, [1998] 2 R.C.S. 217, par. 38 & 59

[5] Peter W. HOGG, Constitutional Law of Canada, vol. 2, Toronto, Carswell, 2015, feuilles mobiles, à jour  2015—Rel. 1 , p. 56-2

[6] Certification of the Amended Text of the Constitution of the Republic of South Africa, [1996] ZACC 26, par. 210

[7] Constitution of the Republic of South Africa, act. No 108 de 1996, préambule

[8] Yonatan Tesfaye FESSHA, Ethnic Diversity and Federalism : Constitution Making in South Africa and Ethiopia, Farnham, Ashgate Publishing, 2010, p. 102.

[9] NAPIER et LEESON, préc., note 1, p.23-25, 54 ss.

[10] Cela n’empêche pas chaque pays ou région d’avoir son propre langage des signes. Il y a le langage des signes sud-africain, le langage des signes québécois, et le langage des signes américain qui est utilisé par nos compatriotes canadiens-anglais.

[11] R. Greg EMERTON, « Marginality, Biculturalism and Social Identity of Deaf People », dans Ila PARASNIS, Cultural and Language Diversity and the Deaf Experience, Cambridge, Cambridge University Press, 2004, p. 136, 138

[12] NAPIER et LEESON, préc., note 1, p. 176

[13] Id., p. 25-26

[14] Id., p. 68

[15] STATISTICS SOUTH AFRICA, Census 2011: Census in brief, p. 28 <http://www.statssa.gov.za/census/census_2011/census_products/Census_2011_Census_in_brief.pdf >

[16] STATISTIQUE CANADA, 2011 Census of Canada : Topic-based Tabulations, en ligne : < http://www12.statcan.gc.ca/census-recensement> (Consulté le 2 mars 2017)

[17] Charte canadienne des droits et libertés, Partie I de la Loi constitutionnelle de 1982 [annexe B de la Loi de 1982 sur le Canada, 1982, c. 11 (R-U)], art. 15(1)

[18] Constitution of the Republic of South Africa, préc., note 7, art 9 (3)

[19] Hoërskool Emerlo c. The Head of Departement of Education : Mpumalanga, [2009] ZASCA 22, par. 15

[20] Ce qui ne veut pas dire que cela soit juste, comme ne manqueront pas de le faire remarquer plusieurs peuples autochtones.

 

*The opinions expressed in this article are the author’s own and do not necessarily reflect the view of the National Observatory on Language Rights.

*Toutes opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement la vision de l’Observatoire national en matière de droits linguistiques.

Ce contenu a été mis à jour le 28 mars 2017 à 11 h 55 min.

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