Retrait de Kevin O’Leary : une victoire francophone comme les autres

Par Laurent Fournier, étudiant collaborateur  

 

Le retrait de Kevin O’Leary de la course à la chefferie du Parti conservateur du Canada ne peut qu’être considéré comme une victoire nette des francophones au pays, en particulier des Québécois. En effet, l’ex-candidat vedette, connu pour son franc-parler, n’a pas hésité à mettre le blâme sur l’apathie des Québécois à son égard pour expliquer les motifs de sa surprenante décision. Ce Montréalais qui affirmait haut et fort ne pas avoir besoin d’apprendre le français pour plaire aux électeurs de sa province natale se sera donc finalement résigné à la réalité, soit qu’il soit plus facile pour lui d’abandonner ses ambitions de diriger le Canada que d’apprendre une langue sur le tard.

 

Il faut dire que de nombreux conservateurs québécois avaient affiché leur malaise quant à l’idée d’être éventuellement dirigés par un chef unilingue[1]. Cette position était d’ailleurs partagée par d’autres ténors du parti, dont l’ancien bras droit de Stephen Harper Jason Kenney[2]. Autrement dit, il n’était pas dans le secret des dieux que l’incapacité du magnat de l’immobilier à parler les deux langues officielles du pays s’avérerait politiquement périlleuse pour son parti.

 

Or, la question ne devrait pas se confiner à la joute politique actuelle. Elle dépasse largement le seul personnage de Kevin O’Leary et le contexte précis de la course à la chefferie conservatrice. En effet, la décision du meneur de la course de soutenir la candidature de Maxime Bernier n’est qu’une manifestation du pouvoir dont dispose réellement le Québec au sein de la fédération canadienne, et ce, uniquement en raison de son caractère francophone.

 

Évidemment, il ne faudrait pas s’attendre à voir les leaders souverainistes sabrer le champagne en l’honneur de la primauté du Québec au sein de la fédération canadienne. Malgré tout, certains faits difficilement contestables demeurent.

 

Premièrement, il semble que le souhait de Lester B. Pearson d’être le dernier premier ministre unilingue se soit concrétisé. En effet, depuis l’adoption de la Loi sur les langues officielles en 1969, le Canada n’a eu aucun premier ministre incapable de s’exprimer dans les deux langues officielles. En fait, l’écrasante majorité des chefs de partis politiques pancanadiens ont eu des chefs bilingues depuis cette période, même ceux ne bénéficiant que d’un appui marginal au Québec. On peut penser par exemple au Parti conservateur de Stephen Harper qui n’avait récolté qu’un maigre 8 % des voix québécoises à sa première campagne ou encore au NPD de Jack Layton qui, en dépit de ses récents succès, n’avait jamais réussi à faire élire un député au Québec lors d’élections générales avant 2008[3]. Autrement dit, il semble que presque tous s’entendent sur le fait que le premier ministre d’un pays bilingue devrait être apte à parler directement à ses concitoyens dans les deux langues officielles. Bien sûr, à notre ère technologique, il est possible de pallier les handicaps linguistiques par l’accès à la traduction simultanée. Toutefois, nos élites politiques semblent pour la plupart avoir compris que le recours à cette méthode ne saurait permettre la création d’un lien personnel entre l’électeur et le chef de parti. Après tout, même la Cour suprême du Canada a reconnu que la langue n’était pas qu’un simple moyen de communication, mais bien une partie intégrante de l’identité de chacun[4].

 

Deuxièmement, il serait difficile de ne pas être en accord avec l’affirmation de M. O’Leary selon lequel que le Québec soit en quelque sorte la « Floride du Canada » quant à l’incidence de la province sur les résultats électoraux. D’une part, il s’agit de la deuxième province la plus peuplée au pays et d’autre part, les besoins politiques particuliers qui émanent directement de son caractère distinct ont une influence sur l’ensemble de la politique canadienne. À cet effet, notons principalement que la plupart des gouvernements canadiens des dernières décennies ont été dirigés par des premier ministres québécois. En fait, lorsque l’on combine le mandat de Stephen Harper avec les mandats éphémères de Joe Clark, John Turner et Kim Campbell, il ressort de cela que des Québécois ont occupé le poste pendant plus de trois années sur quatre. Cette dynamique s’explique principalement par le fait que les Québécois francophones ont tendance à appuyer massivement des chefs de parti qui s’expriment de la même manière qu’eux. Il serait difficile de ne pas constater cette tendance, ne serait-ce que par une simple observation des résultats électoraux. Or, l’inverse n’est pas observable, en ce sens que de nombreux premiers ministres francophones ont eu d’incroyables succès dans les neuf autres provinces canadiennes. Pensons ici à Jean Chrétien dont le parti a remporté 100 des 102 sièges réservés à l’Ontario en 2000, et ce, malgré la vigueur de son accent. Conséquemment, il appert que les anglophones pourraient plus souvent se sentir liés par l’obligation de présenter des chefs « électoralement présentables » aux Québécois.

 

Conséquemment, aussi choquant et surprenant que puisse paraître le retrait d’un candidat d’une course qu’il mène, ce dernier ne fait que s’inscrire dans une lourde tendance. Le Québec, quoiqu’en disent les ténors du Parti québécois et autres leaders nationalistes, n’est pas une province soumise aux volontés d’une « autre nation ». Dans les faits, il arrive généralement que ses ressortissants la dirigent. En d’autres termes, les inégalités démographiques desquelles se rendent intentionnellement victimes plusieurs leaders nationalistes n’ont de toute évidence pas été observables dans les plus hautes sphères de notre pouvoir politique.

 

[1] Louis GAGNÉ, Deltell a mis les points sur les i avec O’Leary au sujet du français (2017) en ligne <http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1013088/gerard-deltell-francais-course-parti-conservateur-kevin-o-leary> (page consultée le 26 avril 2017).

[2] Peter ZIMONJIC, Non negotiable that next federal Tory leader bi bilingual, says Jason Kenney, (2016) en ligne <http://www.cbc.ca/news/politics/jason-kenney-french-english-leadership-1.3694789> (page consultée le 26 avril 2017).

[3] ELECTIONS CANADA, 38è élection générale, 28 juin 2004 (2016) en ligne : <http://www.elections.ca/content.aspx?section=ele&document=index&dir=pas/38e&lang=e> (page consultée le 26 avril 2017).

[4]Mahe c. Alberta [1990], 1 R.C.S. 342.

 

*The opinions expressed in this article are the author’s own and do not necessarily reflect the view of the National Observatory on Language Rights.

*Toutes opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement la vision de l’Observatoire national en matière de droits linguistiques.

 

Ce contenu a été mis à jour le 1 mai 2017 à 12 h 17 min.

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