Les Nations Unies et le multilinguisme

Par Charlotte Dion, étudiante collaboratrice

 

L’Organisation des Nations Unies (ONU) est le porte-étendard de la coopération internationale et se veut un « centre où s’harmonisent les efforts des nations »[1] afin d’atteindre les différents buts qu’elle s’est fixés. Son régime linguistique est multilingue, puisqu’elle compte six langues officielles, soit l’anglais, l’arabe, le chinois, l’espagnol, le français et le russe. Généralement, on entend par multilinguisme l’utilisation de plus de deux langues, sans discrimination et de manière égale.  Le système onusien applique-t-il alors le multilinguisme intégral ? Je ne crois pas. Malgré ses efforts d’intégration et de multiculturalisme, cette organisation internationale n’échappe malheureusement pas à l’homogénéisation linguistique des relations internationales et des langues utilisées dans des cadres diplomatiques.

 

Dans les faits, les Nations Unies opèrent un système de multilinguisme interne ou encore bureaucratique. Sur papier, chaque délégué ou diplomate peut s’exprimer dans la langue officielle de son choix et son discours sera alors traduit dans les cinq autres langues officielles à ses collègues[2]. De plus, « la plupart des documents de l’ONU paraissent dans les six langues officielles, après traduction de la langue originale de publication du document »[3]. La langue originale de publication, nous nous en doutons bien, est bien souvent l’anglais. Cependant, il est possible de voir plusieurs efforts de la part de l’Organisation afin d’améliorer leur politique linguistique interne.

 

Depuis 1995, l’Assemblée générale de l’Organisation vise, à travers de nombreuses résolutions[4], à établir un cadre législatif afin d’encadrer sa politique de multilinguisme à l’interne. Ce cadre vise à « éliminer la disparité entre l’usage de l’anglais et l’usage des cinq autres langues officielles et à faire en sorte que toutes les langues officielles de l’Organisation soient traitées sur un pied d’égalité » [5]. Ces normes d’application minimale du multilinguisme sont en vigueur notamment en ce qui concerne les divers sites Internet des Nations Unies afin de faciliter la communication avec l’externe, soit en rendant accessible divers documents traduits dans les six langues officielles. Afin de faciliter la mise en œuvre des diverses politiques linguistiques interne, l’Assemblée générale a cru bon créer un poste de Coordonnateur pour le multilinguisme[6]. Ce rôle est assuré par le Secrétaire général adjoint chargé du Département de l’Assemblée générale et de la gestion des conférences, qui doit notamment « jouer un rôle de facilitation en vue de parvenir à une ligne d’action concertée, uniforme et cohérente […] au Secrétariat, et proposer et introduire des solutions novatrices de manière à insuffler à tous les départements et bureaux une culture propice au multilinguisme »[7]. En plus des efforts internes, l’Organisation fait la promotion de ses langues officielles dans le cadre des Journées des langues de l’ONU[8]. Cette symbolique masque difficilement la disparité qui règne entre l’utilisation des différentes langues officielles. Déjà, au Secrétariat de l’Organisation, seulement deux des langues officielles sont utilisées comme langue de travail, soit le français et l’anglais[9].

 

C’est dans ces circonstances que les Nations Unies tentent tant bien que mal de promouvoir la coopération multilingue en son sein, sous la supervision du Département de l’Assemblée générale et de la gestion des conférences et du Département de l’information. Ceux-ci s’assurent de diffuser le contenu de l’Organisation, que ce soit dans les médias écrits ou parlés, dans les six langues officielles et visent à « tout mettre en œuvre pour satisfaire aux exigences les plus strictes du multilinguisme et pour renforcer, dans l’opinion, l’image d’organisation multilingue qu’offre l’ONU »[10]. Là se trouve le bémol : on tente d’offrir une image, une illusion de multilinguisme stricte au sein de l’Organisation, alors que ce n’est pas le cas. Les Nations Unies, comme de nombreuses autres organisations internationales, voient l’anglais devenir petit à petit la lingua franca des communications et des relations internationales. Comme le mentionne le rapport du Corps commun d’inspection de l’Organisation en 2011, « les langues de travail des organismes des Nations Unies ne sont pas utilisées sur un pied d’égalité, la tendance prédominante étant d’utiliser l’anglais comme seule langue de travail »[11].

 

Alors, plusieurs évoqueront les restrictions budgétaires afin d’empêcher l’inclusion d’un plus grand nombre de langues dans le système multilingue onusien[12]. Ils n’ont pas tort; il va de soi que l’Organisation doit s’armer de pragmatisme afin de maintenir une certaine efficacité institutionnelle et ne pas se freiner en s’imposant des contraintes administratives et budgétaires qu’elle ne peut supporter. Nul doute que face à une communauté internationale grandissante, les défis linguistiques se feront de plus en plus nombreux. C’est en continuant d’innover que l’ONU sera en mesure de peaufiner son régime linguistique interne, quitte à permettre une plus grande inclusion des autres langues dans les relations diplomatiques. Il est certain qu’aucun changement ne pourra être fait sur des promesses creuses : les Nations Unies devront tenter de trouver des solutions durables, si elles l’estiment nécessaire, afin d’assurer « une participation effective et accrue de tous au travail de l’Organisation, ainsi qu’une efficacité plus grande, de meilleurs résultats et une plus grande implication »[13] des participants à la diplomatie internationale.

 

 

[1] Charte des Nations Unies, art. 1 (4).

[2] Nations Unies, Langues officielles de l’ONU, 2017, en ligne : <http://www.un.org/fr/sections/about-un/official-languages/> (consulté le 24 avril 2017).

[3] Id.

[4] Assemblée Générale, Multilinguisme, Doc. N.U. A/RES/50/11 (15 novembre 1995), en ligne : <http://www.un.org/fr/documents/view_doc.asp?symbol=A/RES/50/11> (consulté le 24 avril 2017) ; Assemblée Générale, Plan des conférences, Doc. N.U. A/RES/52/214 (20 janvier 1998), en ligne : <http://www.un.org/fr/documents/view_doc.asp?symbol=A/RES/52/214> (consulté le 24 avril 2017) ;  Assemblée Générale, Multilinguisme, Doc. N.U. A/RES/54/64 (21 janvier 2000), en ligne : <http://www.un.org/fr/documents/view_doc.asp?symbol=A/RES/54/64> (consulté le 24 avril 2017) ; Assemblée Générale, Multilinguisme, Doc. N.U. A/RES/56/262 (9 avril 2002), en ligne : <http://www.un.org/fr/documents/view_doc.asp?symbol=A/RES/56/262 (consulté le 24 avril 2017) ; Assemblée Générale, Multilinguisme, Doc. N.U. A/RES/59/309 (6 juillet 2005), en ligne : <http://www.un.org/fr/documents/view_doc.asp?symbol=A/RES/59/309> (consulté le 24 avril 2017) ; ; Assemblée Générale, Multilinguisme, Doc. N.U. A/RES/63/306 (30 septembre 2009), en ligne : <http://www.un.org/fr/documents/view_doc.asp?symbol=A/RES/63/306> (consulté le 24 avril 2017); Assemblée Générale, Multilinguisme, Doc. N.U. A/RES/65/311 (25 août 2011), en ligne : < http://www.un.org/fr/documents/view_doc.asp?symbol=A/RES/65/311> (consulté le 24 avril 2017) ; Assemblée Générale, Questions relatives à l’information, Doc. N.U. A/RES/61/124 A-B (14 janvier 2013), en ligne : <http://www.un.org/fr/documents/view_doc.asp?symbol=A/RES/67/124> (consulté le 24 avril 2017) ; Assemblée Générale, Multilinguisme, Doc. N.U. A/RES/67/292 (29 août 2013), en ligne : <http://www.un.org/fr/documents/view_doc.asp?symbol=A/RES/67/292> (consulté le 24 avril 2017) ; Assemblée Générale, Multilinguisme, Doc. N.U. A/RES/69/324 (21 septembre 2015), en ligne : <http://www.un.org/fr/ga/search/view_doc.asp?symbol=A/RES/69/324> (consulté le 24 avril 2017) ; Assemblée Générale, Questions relatives à l’information, Doc. N.U. A/RES/71/101 A-B (21 septembre 2015), en ligne : <http://www.un.org/fr/documents/pdf/A_RES_71_101_FR.pdf > (consulté le 24 avril 2017).

[5] Nations Unies, Normes minimales pour le multilinguisme sur les sites Internet des Nations Unies, 2017, en ligne : <http://www.un.org/fr/sections/web-governance/minimum-standards-multilingualism-united-nations-websites/> (consulté en ligne le 25 avril 2017).

[6] Assemblée Générale, Multilinguisme, Doc. N.U. A/RES/54/64 (21 janvier 2000), en ligne : <http://www.un.org/fr/documents/view_doc.asp?symbol=A/RES/54/64> (consulté le 25 avril 2017).

[7] Assemblée Générale, Rapport du Secrétaire général, Multilinguisme, Doc. N.U. A/RES/71/757 (20 janvier 2017), en ligne : < http://undocs.org/fr/a/71/757> (consulté le 25 avril 2017).

[8] Nations Unies, Langues officielles de l’ONU, préc., note 2.

[9] Assemblée générale, Règlements concernant les langues, en ligne : <http://www.un.org/french/documents/view_doc.asp?symbol=A/RES/2(I)&Lang=F> (consulté le 25 avril 2017).

[10] Nations Unies, Coordonnateur pour le multilinguisme, 2017, en ligne : <https://www.un.org/sg/fr/multilingualism/index.shtml> (consulté le 25 avril 2017).

[11] Corps commun d’inspection, Situation du multilinguisme dans les organismes du système des Nations Unies, Doc. N.U. JIU/REP/2011/4, en ligne : <https://documents-dds-ny.un.org/doc/UNDOC/GEN/G11/021/20/PDF/G1102120.pdf?OpenElement> (consulté le 25 avril 2017).

[12] Id.

[13] Nations Unies, Langues officielles de l’ONU, préc., note 2.

 

*The opinions expressed in this article are the author’s own and do not necessarily reflect the view of the National Observatory on Language Rights.

*Toutes opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement la vision de l’Observatoire national en matière de droits linguistiques.

Ce contenu a été mis à jour le 8 juin 2017 à 9 h 53 min.

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