Franc-parler

Par Sara Couture, étudiante collaboratrice

 

S’il y a un sujet incontournable au Québec, c’est celui de la langue française. Un sujet très souvent abordé de manière alarmiste. Dans les médias, il n’est pas anormal de lire des titres du registre suivant : « Un français qui s’étiole » [1] ; « Le français en péril »[2]  ; « Cachez cette langue française que je ne saurais comprendre… »[3] ; ou encore « Voulons-nous encore parler français ? »[4]. Ainsi se perpétue le discours narratif d’une société franco-québécoise en péril qu’on pourrait réduire aux quatre mots :

« Le français est menacé ».

 

Au Québec, on parle du français comme si nous étions constamment sur le point de trébucher dans le gouffre de l’assimilation. Si la menace est traditionnellement personnifiée sous les traits d’un anglophone unilingue, ce schème semble s’embrouiller maintenant que nous prenons conscience de la présence marquée d’allophones au Québec. La menace que perçoivent beaucoup de Québécois n’est pas saugrenue, mais cette simplification de l’enjeu linguistique nous distrait fort probablement d’autres faits qui nous permettraient de former une vision plus juste du français au Québec.

 

On ne peut ignorer les menaces passées, présentes et futures au français. Des tentatives d’assimilation ont échoué dans le passé. On se rappelle le Rapport Durham, en 1839, proposant l’assimilation de la population canadienne-française pour mettre fin aux insurrections des Patriotes, qui menèrent à l’Acte d’Union en 1840[5]. Cet acte comportait une clause, la clause 41, qui interdisait le français en tant que langue officielle[6].

 

Plus récemment, dans les années 1960, les Franco-québécois prenaient conscience de la précarité de leur situation linguistique. En effet, la fameuse Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme révéla que, malgré leur position majoritaire au Québec, les francophones n’étaient pas bien représentés, que ce soit dans les instances gouvernementales ou dans l’économie, ils avaient moins de possibilités de s’instruire que les minorités anglophones et plus de difficultés à recevoir des services en français[7].

 

Aujourd’hui, il y a une menace qui pèse sur la diversité linguistique à travers le monde. Selon les données de l’UNESCO, au moins 43 % des quelque 6,000 langues parlées sont en danger de disparition[8], une perte qui découle des facteurs tels que la mondialisation économique et l’apparition de la société d’information. D’ailleurs, l’hégémonie de l’anglais dans le cyberespace est aujourd’hui un fait indéniable[9].

 

Face à ces enjeux et ces pressions, plusieurs gouvernements ont adopté des mesures destinées à améliorer la place du français au Québec, mais à un fort prix politique. En effet, lorsqu’il est question des politiques et des droits linguistiques, les gouvernements peinent à obtenir l’assentiment du public. Par exemple, l’Union nationale, sous lequel le projet de loi 63, la Loi pour promouvoir la langue française au Québec[10], a été adopté en 1969, a mené à une défaite majeure du parti dans l’élection subséquente. Par la suite, le scénario s’est reproduit pour les libéraux qui, sous Robert Bourassa, ont fait adopter le projet de loi 22, la Loi sur la langue officielle[11].

 

C’est dans un tel contexte que la fameuse loi 101la Charte de la langue française[12], a été adoptée en 1977. L’objectif du Parti Québécois, sous René Levesque, était de « faire de la langue française la langue normale et habituelle, la langue commune des Québécois »[13] en mettant fin à l’anglicisation massive des immigrants et en les orientant vers le français[14]. Plus récemment, la tentative de Marois de renforcer la Charte de la langue française par le projet de loi 14, s’est conclue par un échec[15]. Aujourd’hui, si Jean-François Lisée, chef du Parti Québécois, parle d’élargir la portée de la loi 101, les mesures proposées ne font pas consensus et le gouvernement Couillard semble réticent à aborder le sujet[16].

 

Au final, où en sommes-nous rendus aujourd’hui ? On s’affole de la diminution du poids démographique de la population de langue maternelle française. Certes, au Québec, la proportion de population ayant le français comme langue maternelle est passée de 79,6 %, en 2006 à 78,9 % en 2011 et, selon certaines projections, elle risque de passer à environ 70 % en 2036[17]. Du côté de la population ayant l’anglais comme langue maternelle, elle a augmenté de 8,2 % à 8,3 % aux mêmes dates pour continuer sa progression aux alentours de 8,5 % en 2036[18]. Tout cela reprend donc l’axiome : « le français recule, l’anglais progresse ».

 

Peut-être qu’avant de crier au loup, on devrait se rappeler certains faits. La croissance la plus importante concernant les langues maternelles au Québec est celle des langues maternelles tierces. En effet, c’est l’entrée au pays de milliers d’immigrants annuellement qui diversifie le portrait linguistique du Québec[19]. Si les immigrants représentaient 8,7 % de la population en 1991, ils étaient rendus à 12,6 % en 2011[20].

 

De plus, la croissance de la population de langue maternelle tierce favoriserait le français comme première langue officielle parlée, car au Québec l’accent est mis sur la connaissance du français dans la sélection des immigrants. Ceci aurait un impact puisqu’on considère qu’environ les deux tiers de la population de Montréal tendraient à s’orienter principalement vers le français en 2036.

 

En fait, malgré les discours alarmistes, les immigrants comprennent l’importance de connaitre le français au Québec. Non seulement ils l’apprennent, mais ils considèrent que c’est un incontournable pour intégrer la société québécoise. D’ailleurs, dans une étude portant sur les conseils à transmettre aux immigrants par des individus ayant immigré au Québec, l’apprentissage du français était le principal conseil formulé. En effet, 53 % des immigrants conseillaient l’apprentissage du français pour faciliter l’installation au Québec avant l’obtention de la résidence permanente (par rapport à 18,2 % pour l’apprentissage de l’anglais) ; 37,6 % des immigrants conseillaient d’apprendre le français pour faciliter l’intégration en emploi avant l’obtention de la résidence permanente et 20,2 % le conseillaient à la suite de l’obtention du statut[21].

 

Au-delà des chiffres, il faut se rappeler que malgré le recul du français comme langue maternelle, le français demeure la langue normale et habituelle de la vie publique du Québec. La diversité linguistique grandissante du Québec ne représente pas une menace pour les institutions du Québec qui continueront à avoir le français comme langue officielle. En effet, la Charte de la langue française et les dispositions qui ont suivi font du français la langue de l’administration[22] ; des communications[23] ; des ordres professionnels[24] ; du travail ; du commerce et des affaires ; et de l’enseignement.

 

De plus, en règle générale, peu importe l’appartenance linguistique des immigrants, leurs enfants doivent se scolariser en français du primaire au secondaire. D’ailleurs, l’impact le plus marquant de la l a été de renverser la tendance des élèves allophones à fréquenter l’école de langue anglaise. Que les immigrants s’y sentent contraints ou non, la question n’est pas là. Le pourcentage d’élèves allophones fréquentant l’école de langue française est passé de 10 % à 78,5 % des années 1971 à 2000. En outre, les écoles françaises accueillaient plus de 95 % des nouveaux arrivants en 2001[25].

 

Se pourrait-il que la panique collective de Franco-québécois soit le résultat d’un attachement nostalgique à un passé mythique dans lequel le Québec appartenait aux Français de souche ? Ou la crainte d’un retour à la domination des minorités anglophones ? Le Québec continuera d’évoluer et le portrait linguistique est appelé à se diversifier. Les immigrants jouent un rôle très important dans cette transformation sociétale et on ne peut pas les refouler. En effet, l’immigration est nécessaire au maintien d’un équilibre démographique[26]. Une grande partie de ces immigrants n’auront peut-être pas la langue française comme langue maternelle ou comme langue parlée à la maison, mais ils deviendront québécois par l’adoption du français comme langue publique, en socialisant avec les autres membres de la société québécoise ainsi qu’en faisant affaire avec les institutions du Québec.

 

Le français a un avenir au Québec, mais peut-être pas celui tant espéré par les Franco-québécois.

 

[1] Gaston BERNIER, « Un français qui s’étiole », (27 mars 2017) Le devoir, en ligne : <http://www.ledevoir.com/politique/canada/494931/un-francais-qui-s-etiole> (consulté le 5 mars 2017).

[2] Daniel MOSES « Le français en péril », (2 février 2017) Le devoir, en ligne: <http://www.ledevoir.com/politique/canada/490822/le-francais-en-peril> (consulté le 5 mars 2017).

[3] Josée LEGAULT, « Cachez cette langue française que je ne saurais comprendre », (18 janvier 2017) Journal de Montréal, en ligne : <http://www.journaldemontreal.com/2017/01/18/cachez-cette- langue-francaise-que-je-ne-saurais-comprendre> (consulté le 5 mars 2017).

[4] Mathieu BOCK-CÔTÉ, « Voulons-nous encore parler français ? », (23 mars 2017) Journal de Montréal, en ligne : <http://www.journaldemontreal.com/2017/03/23/voulons-nous-encore-parler- francais> (consulté le 5 mars 2017) .

[5] Acte d’union, 1840, 3&4 Vict, c. 35 (R.-U.), art. 41 Jacques MONET, « Act of Union», (2 juin 2006) Historica Canada, en ligne : <http://www.thecanadianencyclopedia.ca/en/article/act-of-union/> (consulté le 5 mars 2017).

[6] SOCIÉTÉ RADIO-CANADA, « Les Canadiens et le bilinguisme : Jalons du bilinguisme », (4 février 2007) Radio-Canada, en ligne : <https://ici.radio- canada.ca/actualite/desautels/2007/01/29/002-bilinguisme-dates.asp> (consulté le 5 mars 2017).

[7] Alan PATTEN, « Who Should Have Official Language Rights ? », (2006) 31 S.C.Law Rev.

[8] Christopher MOSELEY (ed.), Atlas des langues en danger dans le monde, 3e édition, Paris, Éditions UNESCO, 2010, en ligne : < http://www.unesco.org/languages- atlas/index.php?hl=fr&page=atlasmap > (consulté le 5 mars 2017).

[9] Dans une étude de 2003, on constatait que des 6 000 langues parlées, 12 langues représentaient 98% des pages web et les pages en anglais, à elles seules représentaient 72 % des pages web : Marcel DIKI-KIDIRI, Comment assurer la présence d’une langue dans le cyberspace?, Paris, Éditions UNESCO, 2007, en ligne : <http://unesdoc.unesco.org/images/0014/001497/149786F.pdf > (consulté le 5 mars 2017) Ivan BERNIER « La préservation de la diversité linguistique à l’heure de la mondialisation », (2001) Les Cahiers de droit 424.

[10] Loi pour promouvoir la langue française au Québec, L.Q. 1969, c. 9.

[11] Loi sur la langue officielle, L.Q. 1974, c. 6.

[12] Charte de la langue française, L.R.Q. 1977, c. 11.

[13] Michel VENNE, « Les rendez-vous manqués entre la Charte des droits et libertés de la personne et les droits linguistiques au Québec », (2006) R. du B. (Numéro thématique), p.503.

[14] Michel PAGÉ et Patricia LAMARRE, L’intégration linguistique des immigrants au Québec, (2010) Étude IRPP, n°3, en ligne <http://irpp.org/wpcontent/uploads/assets/research/diversity-immigration- and-integration/lintegration-linguistique-des-immigrants-au-quebec-michel-page-avec-la- collaboration-de-patricia-lamarre-idees-analyses-debats-depuis-1972/IRPP-Study-no3.pdf> (consulté le 5 mars 2017).

[15] Julien LAFILLE, « Le français, langue officielle du Québec depuis 40 ans », (31 juillet 2014) Radio-Canada, en ligne : <http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/678245/francais-langue-officielle-projet-loi-22-40-ans-liberal-robert-bourassa> (consulté le 5 mars 2017).

[16] Des mesures telles qu’appliquer la loi aux entreprises de juridiction fédérale, encourager la francisation des entreprises de 25 à 49 employés, faire subir un examen de français aux étudiants de cégep anglophone pour l’obtention de leur diplôme : SOCIÉTÉ RADIO-CANADA et LA PRESSE CANADIENNE « Jean-François Lisée propose un programme qu’il veut plus rassembleur », (14 janvier 2017) Radio-Canada, en ligne : <http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1010857/jean-francois- lisee-propose-un-programme-quil-veut-plus-rassembleur> (consulté le 5 mars 2017).

[17] René HOULE et Jean-Pierre CORBEILl, « Projections linguistiques pour le Canada, 2011 à
2036 », (25 janvier 2017), Série thématique sur l’ethnicité, la langue et l’immigration, Canada, Ministère de l’Industrie, 2017, en ligne : <http://www.statcan.gc.ca/pub/89-657-x/89-657-x2017001- fra.pdf> (consulté le 5 mars 2017).

[18] Id.

[19] En 2011, 31,0 % des immigrants recensés étaient originaires d’Europe, 27,5 % d’Asie, 22,8 % d’Amérique et 18,6 % d’Afrique : MINISTÈRE DE L’IMMIGRATION, DE LA DIVERSITÉ ET DE L’INCLUSION, Immigration et démographie au Québec, Québec, Publication du Québec, janvier 2017, en ligne : <http://www.midi.gouv.qc.ca/publications/fr/recherches-statistiques/Pub_Immigration_et_demo_2015.pdf> (consulté le 5 mars 2017).

[20] Id.

[21] ADVANIS JOLICOEUR, Rapport de recherche : Enquête sur les cheminements d’intégration au marché du travail des personnes immigrantes nouvellement arrivées, Québec, Publications du Québec, décembre 2016, en ligne : <http://www.midi.gouv.qc.ca/publications/fr/recherches- statistiques/RAP_ECINA.pdf> (consulté le 5 mars 2017).

[22] Politique gouvernementale relative à l’emploi et à la qualité de la langue française dans l’administration, Québec, Publications du Québec, 2011, en ligne : <http://www.spl.gouv.qc.ca/fileadmin/medias/pdf/Politique_gouvernementale.pdf> (consulté le 5 mars 2017).

[23] Politique d’utilisation du français dans les technologies de l’information et des communications, Québec, Publications du Québec, 2009, en ligne : <http://www.spl.gouv.qc.ca/documentation/loisreglementspolitiques/puftic/> (consulté le 5 mars 2017).

[24] Code des professions, RLRQ, c. 26.

[25] Marie MCANDREW, « La loi 101 en milieu scolaire : impacts et résultats », (2002) Revue d’aménagement linguistique – hors-série. L’aménagement linguistique au Québec : 25 ans d’application de la Charte de la langue française, Québec, Publications du Québec, 2002, en ligne : <https://www.oqlf.gouv.qc.ca/ressources/bibliotheque/ouvrages/amenagement_hs/ral01_charte_mc _andrew_vf_%2009-22_1.pdf> (consulté le 5 mars 2017).

[26] Martine ST-AMOUR et Chantal GIRARD, Les écarts de fécondité selon la langue maternelle au Québec : mesure et analyse à partir des données de recensement de 1996, 2001et 2006. Le bilan démographique du Québec, Québec, Institut de la statistique du Québec, 2012, en ligne : <http://www.stat.gouv.qc.ca/docs-hmi/statistiques/population- demographie/bilan2012.pdf#page=107> (consulté le 5 mars 2017).

 

 

*The opinions expressed in this article are the author’s own and do not necessarily reflect the view of the National Observatory on Language Rights.

*Toutes opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement la vision de l’Observatoire national en matière de droits linguistiques.

Ce contenu a été mis à jour le 7 mai 2017 à 20 h 25 min.

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